La traduction médicale du français vers le mooré et le bissa

CHAPITRE 1

Introduction générale

Il existe au Burkina Faso des barrières linguistiques et culturelles entre les différents acteurs en matière de santé. Il y a, d’une part, les autorités politiques, les institutions et le personnel de santé, dont la langue de travail est le français et qui ont une conception moderne de la santé basée surtout sur celle de la médecine occidentale, et, d’autre part, les patients et de manière générale les populations qui s’expriment essentiellement dans les langues locales et dont la conception de la santé reste encore traditionnelle, c’est-à-dire sous l’emprise de la tradition et des croyances religieuses. Dans ces conditions une traduction efficace constitue un moyen de surmonter ces barrières linguistiques et culturelles et de permettre ainsi à la communication d’atteindre son but. D’où l’intérêt de notre recherche, qui s’intitule «La traduction du français vers le mooré et le bisa : un cas de communication interculturelle au Burkina Faso», et dont l’objectif, sur lequel nous reviendrons plus loin, est d’étudier les rapports entre langue et culture dans la traduction, considédérée à la fois comme un phénomène linguistique et culturel.

Ethnie-Bissa Burkina Faso

Ethnie-Bissa
Burkina Faso

Depuis la Deuxième Guerre mondiale, et en particulier avec le développement de la coopération internationale et la naissance d’organisations internationales telles que l’Organisation des Nations unies (ONU) ou la Communauté économique européenne devenue Union européenne (UE) en 1993, le volume de traduction professionnelle dans tous les domaines (littéraire, économique, scientifique et technique, commercial, médical …) n’a cessé de croître.

Dans le même temps, on a assisté à la naissance de programmes universitaires dont la vocation est la formation de professionnels de la traduction. Même si notre étude est basée essentiellement sur des documents écrits, nous employons comme Peter Newmark (1991 : 35) le concept de traduction ici dans son sens large :

In general terms, translation is a cover term that comprises any method of transfer, oral and written, from writing to speech, from speech to writing, of a message from one language to another.

La professionnalisation de la traduction a été soutenue dans les milieux universitaires par une théorisation sur sa pratique dont le couronnement a été la naissance dans les années 1960 d’une nouvelle discipline : «Translation Studies» – terme que le mot «Traductologie» rend difficilement en français.

Mais que nous allons utiliser au cours de cette étude faute de mieux – avec pour père fondateur J. S. Holmes (1972 / 1988). En tant que discipline, la traducto-logie a pour objet l’étude de la traduction dans son sens le plus large possible :

‘Translation Studies’ is now understood to refer to the academic discipline concerned with the study of translation at large, including literary and non-literary translation, various form of oral interpreting, as well as dubbing and subtitling (Baker, 1998 : 277).

Cet intérêt pour la traduction en tant que pratique et objet d’étude théorique n’a pas laissé l’Afrique en reste. Dans la majorité des pays africains qui ont accédé à l’indépendance dans les années 1960, et avec la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et bien d’autres organisations régionales et sous-régionales, la traduction occupe de plus en plus une place de choix comme moyen de communication tout comme instrument dans la coopération et dans le développement économique et social. Cependant, force est de constater que la traduction reflète la situation linguistique paradoxale des pays africains. En effet, dans ces pays appelés francophones ou anglophones qui comptent des dizaines d’autres langues, les populations s’exprimant en français ou en anglais représentent plutôt une minorité de privilégiés. Pourtant, ce sont les langues héritées des différents systèmes coloniaux, à savoir essentiellement le français, l’anglais, le portugais et l’espagnol qui sont les langues du pouvoir, de l’administration et de l’enseignement, et qui par conséquent jouissent d’un statut de prestige. Au Burkina Faso le français est reconnu comme la langue officielle, tandis que toutes les langues locales ont le titre de langues nationales. Cette distinction entre langue officielle et langues nationales est valable dans la plupart des pays africains. On comprend alors pourquoi la traduction écrite se pratique surtout entre les langues des anciennes puissances coloniales.

Au Burkina Faso, la pratique de la traduction professionnelle est liée à l’histoire moderne du pays. Dès son accession à l’indépendance en 1960, le ministère des Affaires étrangères s’est doté d’un service de traduction et d’interprétation dont la mission est de servir les besoins de l’État en matière de communication dans les principales langues internationales : français, anglais, espagnol et arabe. La typologie des langues de traduction reflète le constat fait ci-dessus, c’est-à-dire la place prépondérante des langues internationales, en particulier l’anglais et le français. Au fil du temps, la traduction dans les langues nationales au Burkina Faso, à l’instar des autres pays africains, – en partie pour des raisons nationalistes – s’est avérée nécessaire non seulement pour des besoins de communication mais également pour assurer deux fonctions essentielles.

La première fonction est surtout d’ordre culturel. Dans son avant-propos au livre Proverbes et contes mossi de Bonnet et al. (1982 : 4), Bouquiaux souligne le nationalisme culturel de la traduction. Celui-ci peut se définir comme l’affirmation des valeurs culturelles nationales des anciennes colonies longtemps dénigrées par le colonisateur. C’est ainsi que l’indépendance poli­tique devait être renforcée par la revalorisation des cultures nationales :

 

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Il est naturel que l’indépendance des pays en voie de développement ne veuille pas s’affirmer seulement sur le plan politique et économique, mais qu’elle tienne à se manifester au plan culturel (ibid.).

Au Burkina Faso, la traduction apporte sa contribution à la valorisation du patrimoine culturel. Dès les années 1960, les chercheurs et les hommes de culture se sont lancés dans la collecte, la transcription et la traduction de documents culturels du pays en vue de les faire connaître et de les conserver pour les générations futures. Les recueils de contes et de proverbes sont légion.

La seconde fonction de la traduction, qui touche le plus près à l’objet de notre recherche, est relative au développement économique et social. Essentiellement religieuse au départ, la traduction écrite remonte à la période coloniale. Ces dernières décennies, la traduction scientifique (en particulier dans les domaines de l’agriculture et de la médecine) est devenue un moyen d’information, de sensibilisation et de vulgarisation des connaissances dans le cadre du développement économique et social du pays.

1.1         La traduction : moyen de communication, d’expression et de développement économique et social

La situation linguistique du Burkina Faso rend la pratique de la traduction indispensable. On remarque que la traduction entre les langues nationales et les langues européennes d’une part, et entre les langues européennes d’autre part, occupe une place de plus en plus importante au Burkina Faso en tant qu’outil de communication et de développement. Les pouvoirs publics, d’une manière ou d’une autre, se servent de la traduction pour toucher la majorité du public, la langue officielle, le français, n’étant parlée que par une minorité de la population (10 à 15% selon Nikièma 2000 : 127).

Dans le domaine de la santé, celui qui circonscrit notre étude, on peut affirmer que la traduction est non seulement un acte de communication mais également un moyen de communication pour le développement, car le développement d’un pays dépend en partie de la santé de sa population. Le besoin de traduction provient du fait que les organismes de santé publique, nationaux ou internationaux font des prestations de services en français au profit de populations dont la majorité ne s’exprime pas dans cette langue. Ces institutions ne disposant pas toujours de compétences dans les langues de leurs interlocuteurs, la traduction devient incontournable. Nazam Halaoui résume bien le problème :

Nombreux sont… les agents de développement, personnel technique d’encadrement des populations rurales au sein des projets, qui, à l’heure actuelle, éprouvent de grandes difficultés à vulgariser la connaissance technique en la communiquant aux paysans, car s’ils s’adressent à eux en langue africaine, langue parfaitement connue d’eux, ils ne peuvent surmonter les obstacles causées par le manque de termes techniques de

 

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leur langue, et s’ils utilisent une langue étrangère comme le français, langue bien armée dans le domaine, ils se heurtent à des difficultés de compréhension chez leurs interlocuteurs, qui n’ont pas une maîtrise suffisante de cette langue (1991 : 296).

La traduction médicale, dont il est question ici, s’inscrit dans le cadre de ce que Baylon & Mignot (1999) appellent la communication sociale. Elle a pour ambition de servir le bien-être collectif, à travers la responsabilisation de l’individu dans ses choix en matière de santé et de sécurité. Pour Balima & Frère (2003), la communication sociale constitue non seulement un moyen de transmission des connaissances et des savoirs, mais elle permet également aux populations de participer plus activement à leur propre développement. Baylon & Mignot (1999 : 278) répartissent les sujets traités par la communication sociale en trois catégories : ceux qui cherchent à modifier les comportements, par exemple, le tabagisme et les mauvais traitements infligés aux enfants ; ceux qui ont pour objet de présenter des éléments nouveaux concernant les droits et les devoirs des citoyens comme le service national et ceux qui cherchent à promouvoir des services et des organismes publics comme les musées et les parcs nationaux.

Les documents de notre corpus, que nous allons présenter plus loin, relèvent de la première catégorie, car les sujets traités cherchent à modifier les comportements. Cependant, il faut relever que les limites entre ces catégories ne sont pas nettes. Dans le contexte du Burkina Faso, chercher à changer les comportements individuels en matière de santé implique à la fois la promotion des structures de soins sanitaires auprès des populations.

1.2          Communication et culture

Si la langue est un moyen d’expression culturelle, elle constitue également l’un des moyens privilégiés dans la communication qui est tributaire de la culture. Cependant, il faut souligner la complexité de la communication, qui est loin d’être un phénomène purement linguistique. Selon Samovar & Porter (1991 : 28) «communication occurs whenever meaning is attributed to behavior or the residue of behavior». Quant à Hall (2002 : 16) «communication refers to the generation of meaning» (les italiques sont de l’auteur). Ces définitions, à l’apparence lapidaire, montrent toute la complexité et le caractère multidimensionnel de la communication, qui peut être, d’une part, consciente ou intentionnelle et, d’autre part, inconsciente. Prenons l’exemple d’un homme politique, qui prononce un discours à la télévision ou devant un auditoire. L’opinion que se fait l’auditoire de lui n’est pas fonction uniquement de l’interprétation des signaux linguistiques que constituent les mots (Baylon & Mignot 1999) mais, également, des signaux non linguistiques. Tout ce qui peut être potentiellement porteur de sens fait partie de la communication. Ainsi, participent à la communication, en ce qui concerne notre homme politique, en plus du facteur linguistique, des facteurs non linguistiques : l’aspect physique

 

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(habillement, taille, âge, corpulence…), le sexe, les gestes, les silences, etc. Même le canal de communication a son importance. L’écriture dans la société occidentale a une longue tradition, tandis que dans les sociétés africaines comme chez les Bisa et les Mossi l’oralité domine encore.

L’enjeu de la communication est tel que l’on assiste, depuis ces dernières années, à la multiplication des services de spécialistes appelés conseils en communication1 qui, selon Baylon & Mignot (1999 : 10), tend à élargir son sens. Balima & Frère (2003 : 13), tout en relevant son intensification dans les projets de développement, soulignent les mutations que la communication a connues au Burkina Faso. Cependant, il est certain que communication et culture sont intimement liées (voir Ladmiral & Lipiansky 1989 ; Samovar & Porter 1991 ; Hall 2002), à tel point que l’on ne peut comprendre la première sans la seconde : «One’s cultural perceptions and experiences help determine how one sends and receives messages» (Samovar & Porter 1991 : xii).

C’est dans cette perspective que la communication interculturelle est conçue pour désigner une situation de communication où le destinateur et le destinataire appartiennent à des cultures différentes. Ce concept s’applique à la communication entre «co-cultures2». Ainsi que le montrent Samovar & Porter (1991) et Hall (2002), la culture, en particulier la vision du monde, les valeurs et les normes qu’elle véhicule sont importantes pour comprendre la communication interculturelle, dont la traduction constitue un exemple parfait. Cependant, il faut relever, comme le notent Ladmiral & Lipiansky (1989 : 11 et 21), que la communication interculturelle est d’abord un problème de communication tout court et que les clivages linguistiques de la communication interculturelle, selon les situations, peuvent être considérés comme un obstacle ou seulement comme un élément de la relation interculturelle.

Mais on ne doit pas voir cette relation entre culture et communication dans un sens unique. Hall (2002 : 55) souligne que la relation entre culture et langue est situationnelle. Pour lui, négliger la situation de la communication peut aboutir à des déceptions dans les interactions interculturelles :

If we ignore the situational nuances, then community-based norms, ways of speaking, values, and world views become reified into stereotypes that

1 Il faut relever que dans la culture traditionnelle africaine, les «griots» en Afrique francophone ou «King’s linguists» en Afrique anglophone, maîtres de la parole et véritables spécialistes de la communication sont au cœur du pouvoir politique traditionnel. Diabaté (1985), Nama (1993), Kouraogo (2001) montrent la place cruciale qu’occupent ces personnages dans le système politique traditionnel. Diabaté (1985 : 21) signale qu’on ne peut concevoir un chef «s’il n’est entouré de griots qui le relient directement à la masse, au présent, et le projettent sur l’avenir». Kouraogo (2001 : 116) montre le parallèle qui existe entre les «King’s linguists» de la période précoloniale et les interprètes modernes au Burkina Faso. Kouraogo considère que ces derniers, pour la plupart des amateurs, perpétuent la tradition des premiers.

2 Ce terme de «co-culture» a été utilisé par Samovar & Porter (1991 : xii) dans le contexte américain, caractérisé par le multiculturalisme. La conclusion que l’on peut tirer d’un tel constat est que la communication interculturelle est un phénomène observable tant au plan international que national.

 

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can distort and complicate intercultural interactions as often as enlighten and facilitate them (ibid.)

Même si la culture permet de comprendre le monde, elle ne doit pas transformer les individus en robots culturels dont les actions seraient prévisibles et programmables. La culture n’est pas un système clos, mais ouvert, dynamique et capable d’adaptation selon la situation et le contexte. C’est dire que culture et communication s’influencent réciproquement.

1.3          La traduction comme moyen de transfert culturel

Dans les études traductologiques, la traduction n’est plus perçue uniquement comme un phénomène linguistique mais de plus en plus comme un transfert culturel où le traducteur est considéré comme médiateur entre deux cultures. En effet, la langue, partie intégrante de la culture au sens large du terme, est définie par Mackey comme :

ensemble de connaissances, connaissances que possède un groupe social ou ethnique lui permettant d’identifier ses membres. Et par groupe entendons tribu, nation et même État-nation. En quoi consiste cet ensemble de connaissances ? Il peut inclure les coutumes, la nourriture, le vêtement, l’habitation, l’histoire, le comportement social, les traditions orales, la littérature écrite et les croyances. (…) Mais, avant tout, il peut comprendre une langue sans laquelle toutes les autres composantes perdent progressivement leur authenticité. Car non seulement la langue est un moyen de communication, mais elle constitue la représentation de tout ce que les générations antérieures ont considéré comme digne de représenter. C’est le découpage de l’univers opéré par les peuples qui a façonné toute culture (1998 : 12).

Une telle définition permet de voir que la langue constitue non seulement l’une des composantes essentielles de la culture, mais également elle montre que, compte tenu du rapport entre les deux, le traducteur doit être bilingue et biculturel, car les différentes langues ne perçoivent pas la réalité de la même façon. Les liens qui fondent le couple «langue-culture» sont si forts que Richard (1998 : 151) note que «qui change de langue croit changer de culture».

De nos jours, il est accepté de façon presque unanime que la langue véhicule l’expérience qui lui est propre. Autrement dit, la langue est l’expression de la réalité culturelle du groupe ou de la société qui la partage. En tant que telle, elle véhicule les normes et les valeurs qui sont le reflet de la culture qu’elle représente. Une telle approche renvoie à la fameuse hypothèse Sapir-Whorf selon laquelle la vision du monde d’une communauté linguistique est déterminée par sa langue. Cette hypothèse a été citée et commentée abondamment dans de nombreux ouvrages (voir par exemple Wardhaugh 1992

 

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et Hudson 1998). La langue, estime Whorf, détermine notre vision du monde et notre manière de percevoir la réalité :

The background linguistic system (in other words the grammar) of each language is not merely a reproducing instrument for voicing ideas but rather is itself the shaper of ideas, the program and guide for the individual’s mental activity, for his analysis of impressions, for his synthesis of his mental stock in trade. Formulation of ideas is not an independent process, strictly rational in the old sense, but is part of a particular grammar, and differs, from slightly to greatly, between different grammars. We dissect nature along lines laid down by our native language (cité par Hudson 1998 : 96).

Les conséquences que Kramsch (1998 : 14) tire de la théorie de Sapir et de Whorf montrent que leur hypothèse concernant le lien entre langue et culture demeure pertinente :

  1. There is nowadays a recognition that language, as code, reflects cultural preoccupations and constrains the way people think.
  2. More than in Whorf’s days, however, we recognize how important context is in complementing the meanings encoded in the language.

C’est dire qu’il est difficile d’aborder la culture ou la langue de façon isolée, hors d’un contexte culturel donné.

1.4         La perception de la santé et de la maladie en Afrique

Le lien entre langue et culture apparaît particulièrement quand il s’agit d’un domaine chargé de valeurs et de tabous comme la santé. Les représentations de la maladie et de la santé, qui sont au centre des préoccupations de toute société, portent la marque de celle-ci et de sa culture. De nombreuses études anthropologiques dont, par exemple, Murdock (1980), Jacobson & Westerlund (1989) et Augé & Herzlich (1995) montrent que la maladie a une dimension sociale et culturelle dont l’interprétation et l’explication varient selon les sociétés.

Murdock distingue par exemple les théories de la causalité naturelle de la maladie et les théories de la causalité surnaturelle. Les théories surnaturelles sont subdivisées en trois groupes : les théories mystiques, les théories animistes et les théories magiques. D’une façon générale, l’auteur aboutit à la conclusion qu’il existe une prépondérance, à travers le monde, d’attribution de causalité surnaturelle de la maladie dans toutes les croyances, en particulier en Afrique, où elles prédominent (1980 : 26).

Cette approche a été rejetée par de nombreux anthropologues, à commencer par Augé (1995), qui ne voit pas de différence fondamentale entre les systèmes médicaux africains, qui seraient basés sur le surnaturel et la magie,

Un Village Mossi

Un Village Mossi

 

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et le modèle biomédical d’origine occidentale, dit scientifique. Pour Augé la réalité est plutôt complexe ; il conviendrait de parler de «systèmes pluriels » où coexistent plusieurs traditions médicales qui ne s’excluent pas les unes les autres, en particulier en Afrique où le traitement de la maladie est souvent à la fois social et biologique. On ne se contente pas de soigner le corps malade seulement, mais il faut s’attaquer également à ses causes sociales :

A social treatment (re-establishment of a normal, social relationship through admission, fine, sacrifice…) and an objectively vegetal treatment administered to the suffering body (Augé 1995 : 58).

Cependant les conclusions auxquelles Murdock (1980) est parvenu dans son étude portant sur un échantillon de 139 sociétés à travers le monde, dont 18 représentent l’Afrique sub-saharienne, confirme, et si besoin en était, le lien entre la culture et la maladie. En effet, il a relevé que les théories de la maladie ont tendance à être les mêmes au sein d’une même famille de langues. Cela renforce donc non seulement le lien entre langue et culture mais également souligne les aspects culturels de la santé et de la maladie :

Health and illness are conceptualized with a specific cultural experience and the codes are derived from it. This is also the case with Western school medicine, even if it has long been presented scientific medicine as an objective way of freeing the treatment of human body from shackles of old folk beliefs and popular nosologies. The practice of scientific medicine carries with it the social and cultural connotations of the dominant culture in which it has been developed to its present form… (Swantz 1989 : 277).

Le cas spécifique du Burkina nous permettra, d’une part, de mettre en exergue le rapport entre langue et culture et, d’autre part, d’analyser comment ce rapport est pris en compte dans la traduction. Celle-ci étant un phénomène non seulement linguistique mais aussi culturel, toute traduction vers les langues africaines doit en tenir compte. Le traducteur doit savoir, par exemple, que dans la culture des peuples bisa (le groupe ethnique dont la langue est le bisa s’appelle également bisa3) et mossi4 (groupe ethnique ayant comme langue le mooré), la sexualité est un sujet tabou5. Par conséquent, la traduction des documents portant sur l’éducation, l’information et la sensibilisation en matière

3 Le mot «bisa» qui peut être utilisé comme nom ou adjectif s’écrit également «bissa». Il désigne à la fois l’ethnie et la langue.

4 Le mot «mossi», qui désigne l’ethnie dont la langue est le mooré, peut être utilisé comme nom ou adjectif et s’écrit également «mosi». Cependant, il convient de souligner que le nom mossi, le plus utilisé, a été celui donné par le colonisateur. Sinon l’ethnonyme normal est «moaaga» au singulier et «moosé» au pluriel.

5 La planification familiale, le sida et l’excision qui touchent à la sexualité constituent, selon Bougaïré (2004 : 15) des «des sujets tabous, difficilement abordés par les couples, les parents et même les éducateurs, ceci par pudeur».

 

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de sexualité ou de sida par exemple doit tenir compte de ce facteur culturel. Il existe un lien étroit entre culture et représentations de la maladie. «Illness» affirme Paaprup-Lausen (1989 : 63) «is thus not only a matter of cause and treatment, but the result of a cosmology, the result of the concept of man, society and nature».

1.5          Contexte de l’étude

Le Burkina Faso représente sans doute une vraie tour de Babel dans la mesure où ce pays, d’une superficie de 2 72 200 km2 et d’une population d’environ 11 300 000 habitants (Barrère et al. 1999), possède une soixantaine de langues, en plus du français, la langue officielle. Le mooré, le fulfuldé et le jula qui comptent respectivement 50%, 10% et 3% de locuteurs6 constituent les principales langues nationales, les autres étant des langues moyennes ou minoritaires (BARRETEAU 1998 : 6).

Si le multilinguisme et le multiculturalisme sont à l’origine de la traduction, cette situation pose des problèmes en matière de communication publique dans un pays où la langue officielle et la langue du pouvoir, le français, n’est parlée que par une minorité. Le français constitue également la langue d’instruction. La plupart des spécialistes de la santé, par exemple, ont reçu toute leur formation dans cette langue. Un tel constat de la situation linguistique du pays montre la nécessité de la traduction.

À la situation linguistique qui rend nécessaire la traduction, il convient d’ajouter le contexte social et épidémiologique du pays, qui reflète celui qui prévaut à l’échelle continentale. Les pays de l’Afrique subsaharienne sont confrontés à d’énormes difficultés de santé publique qui concernent aussi bien l’hygiène que des maladies courantes comme le paludisme et le sida. Depuis l’apparition de la pandémie du sida, l’Afrique semble être le continent qui en souffre le plus, avec 28 500 000 personnes infectées par le VIH/SIDA en 2001 (ONUSIDA 2002 : 8). Le Burkina Faso n’est pas en reste. Bien que les données relatives au sida ne soient pas exhaustives, on estime qu’au Burkina Faso l’infection du sida connaît une évolution inquiétante et qu’elle constitue une menace grave pour la santé publique. Le ministère de l’Economie et des Finances (2001 : 61) estime le nombre de séropositifs VIH à au moins 600 000 personnes en 1998 et la séro-prévalence aujourd’hui est estimée à 7,17% (L’Observateur Paalga, 2002 : 2).

L’une des stratégies de mise en oeuvre de la politique nationale de population des pouvoirs publics repose sur la trilogie information – éducation – communication (IEC). Cette stratégie est valable pour plusieurs secteurs dont la santé en général, la planification, la nutrition, l’environnement, la sécurité

6 Il faut noter que le chiffre concernant les locuteurs jula est en deçà de la réalité, car la question posée lors du recensement qui a permis d’aboutir à un tel taux portait sur les langues parlées en famille (voir Barreteau 1998 : 6). Il n’existe pas au Burkina Faso de statistiques fiables à propos des locuteurs jula, une langue véhiculaire parlée également dans d’autres pays en Afrique occidentale.

 

Suivant………………

 

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